Escapade au Up Festival de Bruxelles – « Ballroom », « M.Elancolie » et « Hourvari »

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Stijn Grupping dans "Ballroom" de la compagnie Post Uit Hessdalen au UP Festival - Photo Lilla Kőnig
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Laurence Cornez, Lambert Colson et Aurélien Oudot dans "M.Elancolie" de Back Pocket ay UP Festival - Photo Lilla Kőnig
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Camille Judic, Marie Molliens et Claire Mével dans "Hourvari" de Rasposo au UP Festival - Photo Lilla Kőnig
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Eve Bigel, Seppe Van Looveren et Tiemen Praats dans "Hourvari" de Rasposo au UP Festival - Photo Lilla Kőnig
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Niels Mertens, Robin Auneau, Eve Bigel, Seppe Van Looveren et Tiemen Praats dans "Hourvari" de Rasposo au UP Festival - Photo Lilla Kőnig
21 avril 2026,

Françoise Boudreault

Dans la tourmente à peine un mois avant de débuter, le UP Festival de Bruxelles a repris du poil de la bête in extremis et a eu lieu comme prévu. Sous la houlette de UP – Circus & Performing Arts, l’événement de cirque contemporain a offert 26 spectacles pendant les 11 jours de son édition 2026, en provenance de huit pays européens. Mentionnons que les créations québécoises Ghost Light de Machine de cirque, L’après-midi tombe quand tes biscuits se ruinent de La Croustade et Scuse de Frédérique Cournoyer Lessard ont été présentées pendant cet événement de cirque contemporain majeur, initié par Espace Catastrophe en 1998. Cliquez cirque a vu une fraction de la programmation du UP Festival, dans trois lieux différents de la sympathique capitale belge, à Moolenbeek-Saint-Jean plus précisément.

 

Maître des rebonds
Ballroom – Post uit Hessdalen

Deux véhicules viennent vers le public pour faire connaître un aspect inusité de la jonglerie. À l’intérieur de remorques de camions spécialement aménagées, la compagnie flamande Post uit Hessdalen nous invite en dessous d’une autoroute, dans un espace avec des colonnes et des parois gris béton.

Pendant l’entrée des spectateurs, le jongleur Stijn Grupping ramasse avec un aspirateur les nombreuses balles au sol qu’il accumule dans un seau. Les trajectoires des balles qu’il lance ensuite, apparemment simples au début, se complexifient au fur et à mesure. La précision du lancer prévaut d’abord sur la rattrape, sur la préhension ou sur le nombre, mais peu à peu les choses changent. Des balles tombent du plafond, se meuvent et disparaissent par magie. Dans une dernière séquence, elles sont lancées non pas en haut, mais en diagonale ou à l’horizontale et font demi-tour dans les airs pour être rattrapées et relancées dans d’improbables trajectoires qui exigent du jongleur de négocier avec une inhabituelle gravité.

Bluffant et loin des figures conventionnelles du jonglage, Ballroom surprend et témoigne d’une démarche démontrant les possibilités insoupçonnées de l’intégration de la magie nouvelle à la discipline. Stijn Grupping maîtrise remarquablement la trajectoire de ses balles qui rebondissent sur les parois du décor, au plafond ou au plancher, semblant par moments s’animer d’une vie propre. Les 30 minutes de Ballroom valent le déplacement. Cette pépite originale et inclassable mériterait une tournée canadienne et américaine qui épaterait un public de tous les âges.

 

Émotion musicale et acrobatique
M.Elancolie – Back Pocket

La compagnie Back Pocket a imaginé un bureau des émotions dont les six employés, parmi lesquels Tristesse, Créativité et Mélancolie, répondent aux appels de gens en mal de partager ce qu’ils ressentent. Comme l’annonce le titre, c’est un aspect introspectif et lié au passé de nos émotions auquel s’attache le spectacle où l’on suit le personnage de Mélancolie dans ses péripéties existentielles et sentimentales. Le jeu théâtral et la musique tiennent une place de choix dans M.Elancolie dont la mise en scène et la partition acrobatique reposent sur les épaules de l’acrodanseur Aurélien Oudot. En majorité dans cette création, les musicien·ne·s s’engagent par moments au corps à corps avec lui pour des portés ou du travail de mouvement, avec ou sans leur instrument. Ils et elles participent également aux déplacements du piano et des décors. À travers la musique contemporaine et classique se détache Le mal de vivre de Barbara, chanson interprétée par la voix pure au filet parfait de la soprano Alice Foccroulle. Les costumes joliment lisérés ont fait l’objet d’une soin particulier.

En plus de sa théâtralité et de son propos intimiste, M.Elancolie donne à apprécier des raretés comme cinq musiciens pour un acrobate, deux violes de gambe, ou encore un cornet qui nous fait entendre une version inusitée de la célèbre Petite fleur de Sydney Bechet.

 

Tumulte transcendant 
Hourvari – Rasposo

« Hourvari » désigne une ruse d’animal traqué revenant sur ses pas pour tromper les chiens qui le traquent et signifie aussi agitation et désordre. C’est dans les deux sens du terme que s’est articulée la dix-huitième création de Rasposo.

Un enfant espiègle vient inscrire « antrée » sur le dessin d’une gueule du requin qui orne la porte du chapiteau. Le public s’arrête devant un ventriloque qui l’accueille avec le désobéissant Guignol, vilipendant son manipulateur à qui il doit expliquer quoi faire. Suspendus en hauteur par des cordes, comme dans un castelet, trois pantins immobiles aux joues rougies, aux visages blêmes et aux vêtements pâles attirent l’attention des spectatrices et spectateurs qui vont s’asseoir dans les gradins. Le jeune trublion tire sur les fil des marionnettes qui s’animent, montent et redescendent jusqu’au sol. Ces personnages auront bientôt besoin d’assistance respiratoire, mais les acrobates qui les interprètent ne manqueront pas de souffle quand on les verra en action pendant ce remarquable Hourvari, sorti de l’imaginaire foisonnant de Marie Molliens et de la troupe de Rasposo.

On voit trois générations de la famille Molliens en piste : la mère de Marie et les enfants de cette dernière qui l’accompagnent au fil de fer, illustrant la transmission d’un art familial. Fondée par Fanny et Joseph Molliens, établie à Moroges depuis 1987, la compagnie française Rasposo est venue au Québec avec son chapiteau à la TOHU de Montréal en 2011. Elle présentait alors Le chant du dindon, dont l’inoubliable mise en piste était consignée par la matriarche Fanny et sa fille Marie qui dirige depuis les créations de Rasposo.

Le cirque de Hourvari foisonne d’images acrobatiques et théâtrales jouant avec les codes de la marionnette. On voit à travers un filet rouge les premières scènes, teintées d’une atmosphère onirique. Les personnages figurent entre autres des pantins enfarinés, des gardiens de sécurité ou un clown dont on entend les tonitruants « Non ». Souvent, leur gestuelle est saccadée et rapide avec des mouvements désarticulés et maîtrisés, à l’aune d’un univers où le chaos poétique est savamment orchestré par Marie Molliens, qu’on voit évoluer habillée dans une toute simple robe bleue. Au son de la musique aux intonations foraines, les personnages de Hourvari soignent leurs troubles respiratoires, apprennent les lettres de l’alphabet, vivant le quotidien de la vie familiale, tentant de dompter un équidé ou s’affranchissant de leur condition de marionnette pour s’humaniser.

La banquine et l’acrobatie aérienne deviennent haletantes et le rythme prend de la force au fil de la représentation. On assiste à un moment fascinant quand surviennent deux personnages carnavalesques aux masques noirs. Le seul son des grelots à leurs chevilles et des diverses cloches à vaches dans leur dos donne une musique en phase avec le tempo des pas et des déplacements selon les mouvements des portés, des lancés et des rattrapes de la voltigeuse. Les interprètes font preuve d’un engagement remarquable dans une œuvre exigeante sur tous les plans.

Dans la foulée du rythme endiablé du spectacle, assuré par des acrobates de haut calibre en aérien, main à main, banquine, hula hoop, danse, fil de fer, planche coréenne et la création sonore de Fabrice Laureau, la fin voit tout se déglinguer. Un grand cadre entre en piste, se démantèle sous nos yeux et la bascule apparaît pour une finale tumultueuse. En sautant dans les airs, les acrobates s’accrochent aux cordes suspendues et même aux pendrions qui se décrochent : tout fout le camp. C’est dans un lieu déconstruit mais apaisé que se termine Hourvari, laissant une empreinte émotionnelle et esthétique au coeur des êtres. Un bel ouragan circassien vient de passer, impressionnant par sa puissance et sa fougue.

 

Photos de Lilla Kőnig

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