« Le Grenier » – La beauté de voler

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La troupe de "Le Grenier" des 7 Doigts avec Anna Kichtchenko au tissu aérien - Photo Todd Rosenberg
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La troupe de "Le Grenier" des 7 Doigts - Photo Todd Rosenberg
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Anna Kichtchenko dans "Le Grenier" des 7 Doigts - Photo Todd Rosenberg
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La troupe avec Eduardo de Azevedo Grillo et Nancy Luna au trapèze dans "Le Grenier" des 7 Doigts - Photo Todd Rosenberg
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Eduardo de Azevedo Grillo, Nancy Luna, Fran Alvarez et Melvin Diggs dans "Le Grenier" des 7 Doigts - Photo Todd Rosenberg
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Nancy Luna, Anna Kichtchenko, Alexandra Royer et Eduardo de Azevedo Grillo dans "Le Grenier" des 7 Doigts - Photo Todd Rosenberg
4 novembre 2026,

Françoise Boudreault 

Attendu avec impatience après son grand succès à Chicago, Le Grenier arrive d’abord à Québec pour sa première canadienne. Hautement acrobatique et poétique, cette œuvre de Shana Carroll est à marquer de plusieurs étoiles au répertoire des 7 Doigts. Une réussite de cirque d’auteure, avec une théâtralité où le texte et à la chanson tiennent une place tout aussi importante que celle des arts du cirque.

Toute jeune, Shana Carroll se rapprochait déjà du ciel avec sa chambre dans le grenier de la maison familiale. À la source de cette nouvelle création, un texte poétique intitulé Les choses que j’ai vues sur le dos, écrit par Shana, qui a ensuite imaginé son incarnation sur scène. D’entrée, Inès Talbi mène le jeu avec intensité : elle devient une femme de cirque mature qui raconte une vie mouvementée pendant laquelle elle a volé à travers le monde à la fois sur son trapèze et en tournée à cause de son métier.

Le spectacle débute sur les notes mélancoliques de l’une des Gnossiennes d’Éric Satie, remixée avec un rythme plus leste, à l’image du ton choisi par Shana Carroll pour cette création. L’artiste aérienne amène une légèreté qui surfe sur une lame de fond plus sombre, mais de laquelle émane une joie certaine. Et cela nous enchante. Des tableaux pleins de vivacité composent le maelström des souvenirs d’une enfant devenue trapéziste et artiste de cirque de talent au parcours prolifique.

La personnalité des interprètes est un élément clé de la dramaturgie de plusieurs créations des 7 Doigts, mais dans Le Grenier les acrobates ne se jouent pas seulement eux-mêmes : ils et elles sont tour à tour des versions de l’auteure, deviennent les projections de sa mémoire et de ses visions. Shana Carroll nous amène dans son monde, peuplé d’humain·e·s exceptionnel·le·s et agiles aux vêtements clairs, dans un décor parfois drapé de blanc avec un éclairage bleuté. On voit des flux d’actions simultanées, des éléments de décor qui se déplacent, un appareil qu’on accroche ou qu’on décroche, des interprètes qui s’unissent et se séparent. Les textes sont portés et chantés avec brio par Inès Talbi, elle même formée en cirque et acrobate aérienne, avec la chaleur toute particulière de sa voix.

Le Grenier devient le lieu d’un univers aérien. Comme les souvenirs de Shana sont liés au cirque et qu’elle est trapéziste, son appareil de prédilection se retrouve littéralement au centre de l’espace scénique, au-dessus du lit. Le croisement et l’alternance quasi constants de plusieurs disciplines n’empêchent cependant pas des séquences acrobatiques en solo. Le trapèze, le main à main et la banquine ou encore l’acrodanse et la jonglerie se mélangent avec fluidité. L’acrobatie prend des allures métaphoriques avec l’homme et la femmes harnachés à des bungees qui se précipitent l’un vers l’autre et sont ramenés en arrière plusieurs fois avant de s’attraper enfin. La remarquable séquence avec trois trapèzes donne lieu à des figures inusitées. Les acrobates passent aisément d’une discipline à l’autre, jouant parfois même de la musique ; cette polyvalence de Franz Alvarez, Eduardo de Azevedo Grillo, Melvin Diggs, Kalani June, Anna Kichtchenko, Nancy Luna, Santiago Rivera Laugerud, Alexandra Royer et Lucy Tan est à souligner et contribue à une profusion acrobatique à l’aune de l’inspiration foisonnante de l’auteure.

Très prenant, le dernier tableau se déroule dans le vaste espace du plateau sans décor, comme si le toit et les meubles du grenier s’étaient envolés et que des nuages entraient dans la chambre de Shana. La condition médicale de la metteure en scène, qui a reçu un diagnostic de cancer, influence les perspectives de son existence. Après celles qu’elle a vues, l’auteure en arrive aux choses qu’elle veut voir sur le dos dans le futur. Les chorégraphies sont inventives et, avec les textes et les photos qui apparaissent sur le mur du fond, deviennent chargées d’émotion. Des portés, des montées et des descentes toutes en lenteur ou en force, des figures avec de l’amplitude, plusieurs colonnes, des pyramides aux formes originales. Une grande douceur imprègne tout le langage acrobatique pour exprimer une réalité sensible.

Une fois le spectacle terminé, Le Grenier nous laisse dans une sérénité pensive, après nous avoir parlé des souvenirs pas tous tristes d’une artiste d’exception et nous avoir donné une leçon de trapèze en trois points tout autant qu’une leçon de vie. Voilà l’exemple d’une femme qui a fait et qui fait encore face avec courage à ses choix et à son destin. Les neuf artistes incandescents forment une troupe qui véhicule une charge émotive touchante et dont l’esprit de corps permet une grande fluidité dans l’agencement de toutes les composantes de cette brillante création.

À voir pour l’envergure et l’inventivité, le rêve et le pouvoir de l’imaginaire ainsi que la très grande qualité circassienne et artistique. À travers le cirque, les mots et la musique, ce survol d’une vie d’un point de vue à la fois statique et acrobatique vaut assurément le détour ou le déplacement. Deuxième grande forme de cirque audacieusement programmée en moins d’un mois au Diamant, Le Grenier se déploiera sur la vaste scène du théâtre Saint-Denis à partir du 10 novembre.

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