Oeuvres sincères – Entrevue avec Juan Ignacio Tula – Cie 7 Bis

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Marika Marinoni dans "Lontano" - Photo de Thomas Botticelli
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Marika Marinoni dans "Lontano" - Photo de Thomas Botticelli
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Juan Ignacio Tula dans "Instante" - Photo de Julie Mouton
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Juan Ignacio Tula dans "Instante" - Photo de Ian Grandjean
5 février 2023,

Françoise Boudreault

Né en Argentine, Juan Ignacio Tula est danseur et acrobate. Il s’est formé en Italie avec Cirko Vertigo et ensuite au Centre National des Arts du Cirque (CNAC) de Châlons-en-Champagne. Il a fondé sa compagnie à Lyon. « J’ai beaucoup travaillé avec la compagnie MPTA de Mathurin Bolze, aussi basée à Lyon, qui m’a accompagné dans mes premières créations. Je reste en contact avec ces gens qui font partie de mon réseau de complicités artistiques. » Le nom de sa compagnie a plusieurs sources. En 2019 quand il habitait en colocation à Paris, à proximité, il y avait le métro «7 Bis» dont la trajet était circulaire. Le mot «Bis» évoque aussi la répétition, intrinsèque au travail de Juan. Dans son parcours artistique, l’antipodisme tient une place importante. « À une époque, je marchais toujours pieds nus chez moi et je m’amusais à récupérer et manipuler des choses avec mes pieds. Pendant que j’étais à l’école de Cirko Vertigo de Turin est passée l’artiste Masha Dimitri. Elle nous a raconté sa carrière et a fait de l’antipodisme avec son parapluie ; je suis tombé amoureux de ça. J’ai continué à manipuler des objets avec mes pieds, des balles, j’ai fait des avions en papier avec mes pieds. »

Juan découvre la roue Cyr en 2010 en Italie. « Il y avait une contre un mur à l’école de cirque et je me suis mis à tourner parce que je savais qu’il fallait tourner avec ça. C’était l’amour direct. Je n’avais pas de prof. J’avais fait beaucoup de danse de couple et de danse contemporaine et l’acrobatie était l’endroit où se rejoignait tout ça. La roue Cyr est un objet de locomotion autant qu’un partenaire de danse. On cherche toujours la prouesse en faisant du cirque avec cet agrès, mais aujourd’hui, on valorise le travail des artistes qui font avec autre chose que de l’acrobatie. »

Diptyque

En ce glacial début de février, la TOHU mise sur l’audace et réchauffe le cœur des amateurs de cirque en proposant deux courtes formes de 7 Bis. La compagnie a commencé sa tournée américaine au festival Living Things de Kelowna, fin janvier, pour continuer au Push Festival de Vancouver. 7 Bis fait escale à Montréal avec son Diptyque constitué de Lontano et Instante.

Pourquoi des courtes formes ? Juan Ignacio valorise la sincérité à travers le langage acrobatique. Une courte forme exige une certaine efficacité et tient aussi compte du respect de son outil de travail : « Comme il y a beaucoup d’engagement physique, une heure ce serait risqué pour le corps. » Il a créé Instante en 2018. « Lontano date de 2022, une cocréation avec Marica Marinoni. Elle sortait de l’école quand je lui ai proposé de rejoindre la compagnie pour créer cette pièce. On a cherché ensemble autour de cet agrès. Dans la compagnie, il y a une direction claire sur l’engagement envers la roue Cyr et le développement de ses différentes formes. Mon travail c’est d’amener quelque chose d’autre à cet agrès. Et avec Marica dans cette pièce, on le fait encore… »

Marica Marinoni, d’origine italienne, a fréquenté Spazio Flic à Turin et ensuite le CNAC. Elle pratique la roue Cyr depuis 2015. Trampoliniste à la base, elle a commencé le cirque à 19 ans. Diplômée en beaux arts, elle a étudié le dessin, l’illustration, l’histoire de l’art.

Lontano débute dans la pénombre. Cette œuvre aux allures de duo-duel puise sa source dans le rapport conflictuel de Marika à la roue. La chorégraphie acrobatique utilisant beaucoup le sol est fascinante. En donnant une forte impulsion à la roue, l’acrobate l’utilise beaucoup sur un axe horizontal et la manipule aussi pour qu’elle effectue ses propres trajectoires, sans acrobate. Le cercle de métal tombe et se redresse, comme Marica, qui passe aussi à travers et exécute des mouvements avec des prouesses moins conventionnelles en roue Cyr, mais les interactions avec l’agrès sont intenses et exigeants physiquement. Rappelons que cet appareil circassien, développé dans les années 90 par le québécois Daniel Cyr, a valu à son inventeur la médaille d’argent au Festival Mondial du cirque de Demain en 2003.

Dans Instante, Juan Ignacio Tula tourne comme un derviche. Avec son éclairage uniquement frontal et des effets visuels et stroboscopique, la pièce comporte aussi un soupçon d’illusionnisme qui fait paraître à certains moments la roue légère dans les airs. Une couverture isotherme devient jupe, turban, flamme métallique qui glisse sur le contour de la roue, continuellement en mouvement, touchant peu le sol. « Avec une matière comme le derviche, il y a quelque chose autour de la transe, de l’hypnose, qui se développe : je tourne pendant 25 minutes. Il n’y a pas d’histoire linéaire, pas de narration concrète. Je partage une sorte d’état étrange avec le public. Des images apparaissent. Il y a aussi quelque chose de sacré. »

Roue Cyr 201

Depuis son invention, le vocabulaire acrobatique de la la roue Cyr s’est complexifié. Les figures adoptent des plans et des axes plus variés, l’acrobate va au sol, on voit parfois deux personnes dans une seule roue Cyr. Juan Ignacio Tula est reconnu, entre autres, pour son travail de manipulation de la roue avec les pieds. « À la base, je faisais de l’antipodisme et j’ai développé au CNAC tout un travail qui a eu une répercussion dans le milieu du cirque. J’ai terminé avec un solo en 2014 et aussi en duo avec Stéfan Kinsman. Aujourd’hui, partout dans le monde dans les écoles de cirque, on travaille la roue avec les pieds.  J’ai développé une forme d’antipodisme et surtout, le fait d’être allongé par terre change la position du corps, normalement autour de l’agrès, et amène une autre façon d’occuper l’espace. Je suis arrivé où je suis parce qu’il y a eu Daniel Cyr ou Rémi Ménard et d’autres artistes, passés avant moi, qui ont fait évoluer la roue Cyr. Les écoles de cirque devraient inciter les élèves à chercher davantage autour de cet agrès. »

Après Montréal, 7 Bis présente à New York un spectacle qui s’intitule Pourvu que la mastication ne soit pas longue, créé sur invitation pour Avignon en 2021, avec l’auteur dramatique Hakim Bah et le musicien Arthur Bartlett Gillette du groupe Moriarty. Cette création se base sur un fait réel : le jeune guinéen Amadou Diallo a été abattu de 41 balles en février 1999 dans le Bronx par 4 policiers new-yorkais. Une diffusion significative en regard de l’origine de cette œuvre.