Françoise Boudreault
La TOHU s’est fait une beauté pour Montréal Complètement Cirque et pour l’été : le bistro a amélioré son look, le jardin est luxuriant et la clim parfaite à l’intérieur. Pour la soirée d’ouverture du festival ça rit et ça discute fort sur la terrasse, normal avec le volume de la musique d’ambiance. Le protocole est détendu et les gens souriants, c’est l’été et il fait chaud. Avec son spectacle d’ouverture audacieux, Montréal Complètement Cirque fait connaître aux Montréalais·e·s une créatrice remarquable du cirque contemporain français. Camille Boitel signe La Chute des anges et nous amène dans l’univers singulier d’étranges anges.
Pénombre fascinante
Avant d’en arriver à l’acrobatie, la directrice artistique de la compagnie L’Oublié(e) installe un lieu brumeux et nuageux. D’abord silhouettes dans une pénombre transpercée de faisceaux lumineux, des anges vêtus de noir s’expriment par gestes saccadés et monosyllabes gutturales. Trois d’entre eux, vêtus de longs manteaux avec leurs têtes chevelues au bas du V du collet, s’élèvent dans les airs et redescendent. Ils se meuvent parfois de façon saugrenue : ils gigotent, s’agitent et bougent, entourés de boucane. Les séquences acrobatiques touchent au mât pendulaire, à l’acrodanse, à la contorsion et à un agrès aérien inusité. Comme d’autres productions de L’Oublié(e), celle-ci nous parle à la fois de notre animalité et de notre humanité sur un ton poétique empreint des ombres de notre quotidien.
Créée en 2018, La Chute des anges transcende les prouesses avec son envergure scénique saisissante, un travail de mouvement, une théâtralité intrigante, le jeu des interprètes oscillant entre le comique et le drame. Cette propositions circassienne met aussi en relief le résultat d’une recherche sur les agrès et les dispositifs lumineux. Au bout de leurs perches articulées qu’on perçoit à travers un brouillard constant, des spots tracent des lignes lumineuses mouvantes qui balaient l’espace, semblant même le scruter. En plus des partitions acrobatiques captivantes, la mécanique scénique avec des éléments d’éclairage et des agrès acrobatiques manipulés par les membres de la troupe, parfois à vue, constituent l’un des points forts du spectacle. L’apparence monochrome et la musique imprègnent une atmosphère intense à ce paradis sombre des anges qui chutent.
La dernière partie du spectacle est particulièrement puissante avec une acrobate évoluant sur un agrès improbable mélangeant grid et échelle aérienne qui tournoie dans l’espace, surgissant parfois de l’obscurité. Suspendu par un câble en son centre, il passe de l’horizontale à la verticale pour que l’ange y réussisse son ascension et sorte du cadre de scène.
Les amateurs de cirque contemporain se régaleront de découvrir un cirque comme on en voit peu dans nos contrées, avec une esthétique forte où domine le clair-obscur et une approche quasi marionnettique par moments, qui fait de la scène un monde en dialogue avec l’extérieur, un peu comme on imaginerait des anges qui tentent de se manifester auprès des vivants. La Chute des anges devrait aussi plaire aux amateurs danse contemporaine et à celles et ceux qui veulent poursuivre une lancée amorcée au FTA pour découvrir un des multiples visages du cirque contemporain avec une œuvre saisissante.
Enfantine pagaille et mime virtuose
Dans un tout autre registre,Trygve Wakenshaw donne deux spectacles solo. Produit en collaboration avec Toboso, Drôle de monstre s’adresse à tous les âges …à partir de 6 ans. Lauréat de prix prestigieux, Wakenshaw est reconnu à travers le monde et associé aux nouvelles formes de l’art clownesque international. Mais il s’agit surtout d’un mime accompli qui sait tricoter intelligemment un spectacle et qui, même déguisé en monstre, vous accroche dès le début de la représentation.
Drôle de monstre débute par une musique idyllique et paisible qui s’interrompt brutalement. Rugissant d’une bonne humeur hargneuse, un monstre mal dégrossi entre en scène en gambadant et botte un bambi en peluche en éclatant de rire. Être fantasque et déplaisant, il n’a évidemment pas d’amis et incarne une certaine solitude. Il s’exprime par des bruitages et des bouts de phrase en français ou en anglais, facilement compréhensibles. Le désopilant monstre révèle les facettes enfantines de celui qui comprend qu’il a mal fait et s’excuse, qu’il ne le refera plus, mais qui ne peut s’empêcher de transgresser les interdits, un des thèmes forts du spectacle. Le personnage se révèle comme un alter ego des enfants mais surtout, son manque de savoir-vivre, sa grossièreté et son humour sont accueillies avec enthousiasme par des réactions vives et nourries. Le spectacle se termine avec des enfants debout devant la scène et même dessus, dans une joyeuse pagaille. Que ce soit pour les adultes ou les enfants, il y a quelque chose de libérateur dans ce Drôle de monstre qui zigzague joyeusement entre la volonté de bien faire et la transgression.
Silly little things est un spectacle rodé à la trame narrative bien ficelée. Avec du mime, beaucoup de bruitage et très peu de mots, il est composé de scènes entrecoupés par des chorégraphies sur une musique à la Cirque du Soleil. Les tableaux relatent des anecdotes sur les aléas des relations humaines. et on entend le mot « lonely » dans plusieurs chansons utilisées dans Silly Little Things qui parle aussi de solitude. Trygve Wakenshaw donne corps à des personnages, des animaux et des lieux, il suggère des objets et ça fonctionne : il réussit à nous faire voir de la magie sans en faire ! Deux spectacles à ne pas manquer pour le savoir faire d’un mime déjanté ainsi que leur humour mordant et débridé.