Françoise Boudreault
Depuis le début du 21e siècle, la compagnie franco-catalane Baro d’evel étonne avec des œuvres originales et singulières qui décloisonnent les disciplines artistiques et mettent en scène certains animaux. L’expression « Baro d’evel » est un juron en langue manouche et s’utilise aussi pour nommer tout ce qui dépasse l’homme. Depuis qu’il a cassé la baraque au Festival d’Avignon en 2024, Qui som? a tourné en Europe et, avant de s’envoler pour l’Asie, faisait escale au splendide Domaine d’O de Montpellier, début avril.
De chaque côté de l’immense plateau du Théâtre Jean-Claude Carrière, des vases en poterie sur des socles encadrent une allée vide. Vêtue d’une robe sobre et sans le nez rouge conventionnel, le personnage clownesque de Camille Decourtye – à la mise en scène de Qui som? avec Blaï Mateu Trias – s’avance devant, côté jardin, et s’adresse tout doucement au public pour les avertissements d’usage. Un autre personnage survient côté cour, échappe un vase qui se casse, et c’est parti…
Le comique qui apparaît dès les premiers instants de Qui som? demeure bien présent tout au long du spectacle, l’art clownesque prenant aussi des accents grotesques ou amenant un simple sourire. En contrepoint, les thèmes abordés renvoient à des situations sociales, politiques ou environnementales critiques de notre monde actuel. En France, avec les avancées inquiétantes de l’extrême droite, Qui som? a une résonance encore plus vibrante et touche le public en plein cœur. Malgré certains horizons moroses, le spectacle révèle des éclaircies. Pendant un chant aux intonations classiques, un groupe d’une dizaine de personne se tient debout au centre. Quand un liquide laiteux se répand inopinément sur le plancher noir, tous dérapent, successivement ou simultanément, pour s’écraser au sol, chuter en mode slapstick ou s’étaler même s’ils s’accrochent les uns aux autres. Ce ballet abracadabrant est ponctué par des glissements vocaux et la substance blanchâtre finit par maculer le sol et les vêtements noirs. À l’opposé de l’habituel, le blanc tache le noir, installe une fine texture qui pâlit les costumes et le sol.
En écho à un titre qui questionne l’identité, une enfant prend un personnage barbu pour le Père-Noël, mais ce dernier le nie et quand elle lui fait un câlin et lui reproche ensuite de puer, il se ravise. Plus tard, ce même personnage se retrouve devant un autre qui lui ressemble dans un jeu de miroir où l’identité se confronte au double puis à l’altérité dans une scène comique. Le travail de mouvement intègre des moments marchés et dansés particulièrement réussis comme ce trio chaussé de talons hauts, se déplaçant avec une gestuelle désarticulée et bouffonesque, parfois même burlesque avec des allures queer.
Les éléments visuels constituent l’une des forces de cette œuvre. Ainsi, les vases vus sur les côtés de la scène, posés sur la tête s’avèrent d’argile molle que les interprètes trouent devant les yeux ou la bouche, y appliquant de la peinture colorée ou leur donnant la forme d’un casque en la déchirant et en la modelant.
Comme une petite montagne animée ou une créature géante et velue qui ferait la sieste, la scénographie respire et palpite. La masse mouvante se transforme en mur sombre aux innombrables franges, d’où surgissent une acrobate ou un personnage, parcouru d’une onde sombre qui régurgite d’innombrables bouteilles plastique aplaties. Ajouté au son amplifié de ce flot de plastique, celui des vagues évoque non seulement les catastrophes environnementales planétaires, mais aussi les migrants qui arrivent par la mer. Au minimalisme scénique de départ succède un encombrement qui se résorbe comme une marée, les artistes agissant symboliquement pour faire place nette à un espace des possibles qui révèle la puissance de l’imaginaire.
Le cirque, son mode de vie communautaire en constante adaptation et le langage acrobatique sont à la source de cette création de Baro d’evel, mais la musique, la danse, le texte multilingue, un petit chien, la terre de la poterie et l’imposante scénographie y tiennent une place également importante. Qui som? impressionne par son ampleur, son potentiel exutoire, sa puissance évocatrice et des images fortes laissant une marque indélébile. Le spectacle se termine par un manifeste antifasciste que Camille Decourtye commence seule en scène, rejointe par ses collègues qui reviennent un·e par un·e avec un instrument de musique. La troupe sort en fanfare sur une musique festive, rejointe à l’extérieur par un public enthousiaste, heureux de manifester sa solidarité à un point de vue pertinent et combatif qui troque la hargne contre la perspective de dynamiser dans l’action le meilleur en nous.
Qui som? a été présenté pendant la saison d’hiver de la Cité européenne du théâtre, en co-accueil avec l’Agora, Cité internationale de la danse. En amont du spectacle, le festival LUN.E.S, Créatures Créatrices organisait une rencontre avec Camille Decourtye qui s’est brillamment exprimée sur le parcours artistique de Baro d’evel, animé par une pulsion de vie qui sublime les pratiques circassiennes. Éloquente et articulée, elle a exprimé son engagement politique et artistique ainsi que celui de la compagnie, contre la violence des inégalités et ceux qui « font leur beurre du pire » en revendiquant l’engagement de gestes poétiques et les arts comme puissance transformatrice.