Françoise Boudreault
Dans les notre mémoire collective, le souvenir de l’iconique musicien Serge Fiori est persistant et vif comme les papillons qui battent joyeusement des ailes dans l’espace scénique avant et au début du spectacle marquant que lui consacre le Cirque Éloize. D’une création éclose au mauvais moment, et aussitôt fauchée par la pandémie même si prometteuse, Benoît Landry a ravivé des moments mémorables, à la mesure de l’un des musiciens québécois importants du vingtième siècle. Vivant, ce « musicien parmi tant d’autres » a vu la fusion du cirque avec sa musique et comme il a depuis rendu son dernier soupir, le sceau du souvenir marque désormais ce Serge Fiori – Seul ensemble. La musique de Fiori et d’Harmonium a fait – et fait encore – rêver et danser des millions de personnes de tous âges.
Mélodies, harmonies, brumes et volutes
Tout au long du spectacle, la présence intangible de Fiori se projette devant nos yeux avec des séquences où son visage en très gros plan sur fond noir regarde autour ou demeure immobile et réflexif. Un peu comme s’il contemplait la version améliorée de ce qu’il avait vu avant la pandémie. Le fil du spectacle brode autour d’un être, de sa voix et de sa musique, avec une présence de revenant à la tête de géant. Son image s’atomise en d’innombrables petits points comme les millions de notes de sa musique enchanteresse. À sa voix mémorable, s’ajoutent, entre autres, celles de Judy Richards ou de Louis-Jean Cormier, ce dernier à la direction musicale de impeccable de Serge Fiori – Seul ensemble. Dans cet hommage impressionniste, le côté « ensemble » du titre domine au début la mise en scène de Benoît Landry avec des tableaux de groupe, davantage théâtraux que dansés ou circassiens. L’intégration des projections est l’une des réussites du spectacle avec un tulle qui, chaque fois qu’il remonte, ajoute de la netteté à notre vision.
L’âme de la musique de Fiori est bel et bien présente. Les nuages de fumée omniprésents, sculptés par les éclairages ingénieux de Nicolas Descoteaux, semblent matérialiser un souffle habituellement invisible. Des tableaux joyeux et souriants aux costumes fantaisistes, évoquant par exemple l’aquarelle de la pochette de la Cinquième saison, alternent avec d’autres aux atmosphères plus éthérées. Cette recréation fait un grande place à la danse, même classique avec tutus par moments, interprétée avec fougue par une troupe énergique qui se donne dans des chorégraphies explosives.
Fioriser ou Harmoniumiser le cirque
Les amateur·e·s de cirque apprécieront des séquences acrobatiques étroitement liées à la musique. Les disciplines sont variées et l’acrobatie aérienne convient particulièrement aux allures planantes de plusieurs pièces maîtresses de l’oeuvre de Fiori et d’Harmonium.
Les remarquables conceptions acrobatiques de Nadine Richer font briller des acrobates de talent. La chorégraphie complexe du duo aérien formé de Maxime Charron et Louis-David Simoneau est un petit bijou : de l’or en barre …de trapèze. En mode adagio, le couple en sangles aériennes formé de Maxime Piché-Luneau et Frida Valesco se déploie tout en douceur et en délicatesse, Si bien, au son du piano dans un espace qui se densifie avec la musique de Fiori. Tout simplement stupéfiant dans une combinaison disciplinaire unique et de son cru, Julien Desforges flotte au-dessus et autour de sa slackline, attaché par les cheveux. Il occupe l’espace scénique du plafond au plancher avec des mouvements captivants. Parfaitement en phase avec les images et la musique, le superbe numéro de Jimmy Gonzalez harmonise la danse et la jonglerie pour procurer un sentiment apaisant.
Le parcours à travers les morceaux choisis de l’oeuvre de Fiori se termine en beauté avec Angelica Bongiovonni, une reine de la roue Cyr dans laquelle elle a tourné des milliers d’heures en une quinzaine d’années de carrière. Elle évolue avec grâce et classe ; on la sent dans son élément et au sommet de son art.
Bref, tous les acrobates sont excellent·e·s, qu’il s’agisse de Marie-Ève Dicaire aux équilibres, du quintette de banquine avec une voltigeuse qui passe élégamment d’un porteur à l’autre, de l’excellent duo de planche coréenne ou encore du comico-psychédélique avec David Ayotte au mât chinois en tige de fleur avec groupe, agrémenté de lapins et papillons.
Si le compositeur du spectacle a désormais cassé son violon, ou plutôt sa guitare, le matériau originel de Serge Fiori – Seul ensemble demeure une musique bien vivante, souvent qualifiée de géniale, dans toute la beauté de ses mélodies et orchestrations. Prenant corps dans les arts du cirque et la danse, elle nous berce, nous charme, fait sourire, raconte une partie de notre histoire, et toute cette beauté nous ravit. Dans les brumes parfois opaques de nos souvenirs collectifs, un courant d’air et des images lumineuses sont toujours bienvenues pour nous donner de la joie, avec un soupçon de nostalgie peut-être, mais surtout pour une célébration de la vie ensemble
Fans d’Harmonium et de Serge Fiori réjouissez-vous ! Jusqu’au début de 2027 après Montréal, Serge Fiori – Seul ensemble tournera dans la province et passera par Québec, Gatineau, Saguenay et Sherbrooke.