Une acrobate nous parle – « SCUSE » de Frédérique Cournoyer Lessard

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Frédérique Cournoyer Lessard dans "Scuse" - Photo Yoann Garel
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Frédérique Cournoyer Lessard dans "SCUSE" - Photo Justine Méthé
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Frédérique Cournoyer Lessard dans "Scuse" - Photo Justine Méthé
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Frédérique Cournoyer Lessard dans "Scuse" - Photo Maxime Moulin
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Frédérique Cournoyer Lessard dans "Scuse" - Photo Yoann Garel
20 mars 2025,

Françoise Boudreault

Artiste de cirque et cinéaste, Frédérique Cournoyer Lessard présentait sa création SCUSE le 13 mars dernier au Théâtre Desjardins de LaSalle. Écrite en étroite collaboration avec Laurie-Anne Langis, cette œuvre de cirque documentaire prendra prochainement l’affiche en France, notamment en première européenne au festival Créatrices à la Grainerie de Balma, un centre de création circassienne à proximité de Toulouse.

Un art documentaire authentique

Frédérique Cournoyer Lessard s’adresse directement au public dès le début du spectacle : iel raconte des bribes de sa vie, comment sa perception de la binarité et du conditionnement de genre s’est forgée au fil de ses réflexions d’enfant et d’événements de sa jeunesse. Une voix pertinente s’élève et mérite considération : les constats sont critiques et l’engagement féministe.

La scénographie comporte un grand filet blanc, qui se détachera peu à peu jusqu’à tomber au sol, suspendu au-dessus d’un cerceau aérien dont l’artiste fera varier la hauteur en manipulant à vue le dispositif d’accrochage. Des extraits sonores et des projections d’images précisent le contexte familial et social de l’artiste qui s’exprime avec un langage acrobatique riche, en phase avec son vécu. Les séquences de chorégraphies circassiennes ponctuent la progression du propos. Le cirque n’est pas le seul but de la démarche créative, il devient un langage parmi d’autres, une strate qui s’ajoute au contenu clairement énoncé par le texte. Car oui, le texte est important et la trame du récit a été finement tissée au fil du temps. L’acrobate témoigne avec franchise, sur un ton direct, et la qualité de la livraison du texte fait qu’on ne perd aucune syllabe, car les mots sont importants ici.

La scénarisation met les choses en place avec précision, on dirait une sorte d’autopsie d’éléments du passé qui répondent aux questionnements de l’artiste. La mémoire et les faits alimentent sa réflexion, indiquant la source de certains comportements. L’introspection de la créateurice possède la faculté de susciter celle des spectatrices et spectateurs. Si le spectacle provoque une forte impression sur le moment, il fait aussi son chemin une fois la représentation terminée.

Après un parcours créatif intermittent sur quatre années, on sent la maturité du spectacle. SCUSE est une œuvre atypique et contemporaine avec une force nourrie par le contenu autant que par la forme. Le spectaculaire n’est pas omniprésent dans ce cirque documentaire, mais le son, les images, la scénographie et les objets s’imbriquent dans une construction au rythme soutenu qui captive et met en relief une réflexion authentique autant que l’expressivité du geste acrobatique.

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ENTREVUE

Une forme de cirque moins convenue

Aboutissement d’un processus de création qui a duré quatre années, SCUSE a fait l’objet de résidences de création au Québec, en Belgique et en France.

Françoise Boudreault – Quel a été le déclencheur de SCUSE ?

Frédérique Cournoyer Lessard – Depuis un moment, je voulais utiliser mon cerceau aérien pour raconter quelque chose de plus intime avec une forme de cirque moins convenue. Créer un solo établissait un terrain de jeu pour explorer différentes techniques autour de mon appareil et mon parcours interdisciplinaire me donnait envie d’utiliser l’approche dramaturgique que j’avais travaillée et approfondie comme réalisateurice en faisant des films de danse et des films de cirque. À travers mon cinéma, j’ai développé une façon de raconter une histoire tangible avec des mouvements expressifs. J’avais envie de combiner cette approche dramaturgique avec les capacités acrobatiques que je développais en parallèle de ma carrière d’artiste sur scène. Je savais que j’allais un jour utiliser mes différentes expériences professionnelles pour créer un premier spectacle à titre d’auteurice interprète.

L’élément déclencheur qui m’a fait me lancer dans la création de SCUSE est arrivé en 2021-2022. Une accumulation de voix s’élevait dans la société : les femmes dénonçaient différentes formes d’abus sexuels, les voix queers revendiquaient différentes façons de voir le genre et validaient le sentiment que j’avais toujours eu de ne pas m’identifier pleinement comme une femme ou comme un homme. De nouveaux mots sont arrivés par ces voix qui parlaient d’identité de genre ou de féminisme autant que des formes d’abus qu’on n’accepte plus comme la coercition sexuelle. Je me sentais un peu perdue avec tous ces nouveaux mots, parce qu’au fur et à mesure que je validais mon sentiment intrinsèque de n’appartenir à aucun genre, je validais aussi à quel point c’était injuste d’être une femme et à quel point on était souvent dominées dans nos relations amoureuses et sexuelles dans les contextes hétéronormatifs. Je me sentais un peu coupable de ne pas m’identifier pleinement comme une femme et j’avais cette confusion autour de ces nouveaux mots et concepts maintenant accessibles en société. J’ai eu besoin de démêler tout ça : la relation entre ma non binarité, mon féminisme et j’ai fait une recherche sur différents épisodes de mon passé qui auraient pu me mener à cette confusion.

Notre perception des choses est influencée par notre âge et par la société, par les mouvements sociaux dans lesquels on vit. Ayant grandi dans les années 90, je n’avais pas le même vocabulaire, non seulement à cause de mon âge, mais aussi pour la pensée sociale qui se construit. Je ne raconte pas seulement ce qui s’est passé mais comment toute une génération pouvait interpréter ce type d’événement, avec les outils qu’on avait socialement à cette époque.

Entre acrobatie et cinéma

FB – Quelle est ta réalité quotidienne de circassienne et cinéaste ?

FCL – Je continue à prendre des contrats d’interprète en cirque et à faire des films. On a réalisé un court métrage l’an passé, Fine, qui va sortir très bientôt. J’évolue de différentes façons dans le milieu des arts. Ces dernières années, j’ai toujours adapté mon numéro de cerceau aérien aux productions avec lesquelles je travaille. Je fonctionne par chapitre. Quand je me lance dans un projet, j’y suis à fond. Je travaille sur SCUSE depuis 2021 mais ça n’a pas toujours été à temps plein : un bon trois mois sur SCUSE, en écriture avec Laurie-Anne, ensuite je suis partie quatre mois au Palazzo, ensuite deux mois intenses sur la scénarisation de Fine. Je divise ma vie en blocs. On n’a pas le choix : même si j’ai eu la chance d’être bien subventionnée pour SCUSE, on ne peut pas vivre de la création indépendante, les budgets ne le permettent pas. Personnellement, j’ai besoin de contrats où je travaille avec d’autres personnes, de faire différentes choses dans ma vie pour m’équilibrer.

FB – Vois-tu des similarités ou des différences entre l’écriture pour le cinéma et l’écriture du cirque documentaire ?

FCL – Je viens du milieu du cinéma et quand je dis que je fais un spectacle qui vient de mon parcours, le premier réflexe des gens est de penser à des projections vidéo, comme si j’allais amener un écran sur scène. Ce n’est pas tant au point de vue formel que mon background en cinéma se transmet dans SCUSE, c’est plutôt au niveau de la scénarisation. Le matériel authentique est en lien avec un propos engagé socialement, un point de vue que je défends, une façon d’écrire propre au cinéma documentaire. Je ne parle pas de reportage à la télé, je parle de cinéma documentaire comme celui d’Agnès Varda, par exemple.

FB – Un cirque documenté davantage que documentaire ?

FCL – Je défends le terme documentaire parce qu’il y a aussi la portée du spectacle ; la démarche et le processus de création sont centrés sur l’impact dans la vie des gens. Mais par la bande, c’est certainement documenté. C’est similaire avec Rue de la victoire, le long métrage documentaire que j’ai fait sur l’artiste Mohamed Dhiaa Gharbi : j’ai écrit SCUSE de la même façon, même si c’était moi le sujet, des moi enfant parce que j’étais capable d’avoir un recul. Après, il y a toute l’écriture dans le corps qui fait appel à la somatique, à l’intuition, au matériel qu’on développe plus instinctivement, ça aussi c’est une forme d’écriture. Le dernier film que j’ai fait, Fine, écrit avec Maxim Laurin et Laurie-Anne Langis utilise aussi cette étape d’écriture dans le corps. Qu’est-ce que le corps raconte dans son mouvement, dans son expressivité ? Ça fait aussi partie de mon écriture de cinéma, même si c’est moins typique d’écrire avec le corps en cinéma. Tout ça est assez organique pour moi. Le dernier court métrage est né d’une scène dans SCUSE qui a été coupée ; pour moi, tout ça part de la même place.

Une différence avec Rue de la victoire : j‘ai écrit SCUSE avec Laurie-Anne Langis, un coup de foudre artistique. Le projet n’existerait pas sans elle qui, depuis le début, a été mon acolyte numéro un, la personne qui s’est le plus impliquée artistiquement et émotivement dans le projet. Une très grande partie du spectacle lui revient. Cette belle rencontre va aller au-delà du projet.

FB – Pendant la création, te poses-tu la question du public cible ?

FCL – Non, pas du tout. Par contre, je me pose la question de l’impact de la pièce pour les gens et c’est important de s’en préoccuper quand on aborde des sujets sensibles. Je reviens au mot documentaire que je défends. Après le spectacle, j’ai reçu des commentaires qui me font sentir que mon travail est bien accompli : « Fred, en arrivant à la maison, j’ai parlé avec ma mère, j’ai parlé avec mon chum, j’ai parlé avec mon amie de tel ou tel sujet et j’ai pu m’ouvrir sur tel ou tel sujet ». C’est un impact de ce spectacle d’ouvrir les discussions. Les gens repartent avec ça et en parlent entre elleux, c’est ce que je visais, à quoi je pensais, ce que j’ai réussi avec ce show.

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