Françoise Boudreault
Pendant que Montréal Complètement Cirque (MCC) battait son plein, deux récompenses en cirque ont été remises lors du 5@Cirque d’En Piste. Cette valorisation donne une visibilité bien méritée au cirque québécois actuel. Le troisième Prix Propulsion a été décerné à La Soirée de la confiture édition Suc’ à crème de luxe de la compagnie La Croustade par le Conseil des arts de Montréal de concert avec En Piste. Le regroupement national des arts du cirque a aussi collaboré avec le Conseil des Arts et des lettres pour le Prix du CALQ pour la meilleure œuvre circassienne attribué au spectacle Sortilèges du Cirque de la Pointe-Sèche.
Grâce à une météo idéale en soirée, il a fait bon passer des moments festifs à Cirqu’Easy, lieu densément fréquenté à la Place Pasteur. Bain de foule, bars, orchestre en début de soirée, DJ plus tard, un portique pour les numéros aériens, contorsion et autres dans un grand cube en plexiglas avec de la boucane à l’intérieur, excellents duos : planche coréenne, trapèze fixe, perche à l’épaule, mâchoire de fer, entre autres. Bref, la formule fonctionne, le lieu convient et il y a même des arbres !
Pour cette 27e édition, le festival a amené à la TOHU deux spectacles de grande envergure par des compagnies européennes – L’Oublié(e) de France et Cirk La Putyka de Tchéquie – ainsi que des productions sympathiques vues à l’auditorium de la Grande Bibliothèque (BANQ). Trygve Wakenshaw a fait mouche avec Silly Little Things et Drôle de monstre. Saluons les sémillantes Lotte & Stina, Twenty Years Later Still There et leur création originale avec du rola bola en duo comme on en voit peu, acrobatiquement surprenante, pleine d’humour et d’authenticité. Parmi les autres activités de MCC, mentionnons la tournée des quartiers avec Eau là là !, la toute nouvelle Circothèque et l’incontournable MICC, le Marché international du cirque contemporain.
Made in Québec
Dans la programmation officielle du festival, parmi les Québécois à l’affiche, Jerry Tremblay fait figure de zigoto à la fois malaisant et sympathique, qui persiste et signe, Searchin for Love. Accompagné de projections et d’éléments de décor kitschs, le personnage décalé, animé par la volonté de trouver l’âme sœur, tente de séduire et de prouver qu’il peut évoluer et changer. Il va jusqu’à mimer sa renaissance dans un costume de phénix qu’on dirait fabriqué par un enfant. L’humour et les surprenantes acrobaties de Jerry n’empêchent pas Maxime Poulin de contribuer à une cause : celle d’inciter les hommes à partager leur ressenti pour améliorer leur santé mentale et leur comportement.
Production bilingue du festival en partenariat avec les Britanniques de Three Legged Race, Défis déjantés a exploité une formule qui mêle les numéros d’acrobatie et une compétition animée en français par Pascale Marineau. Capitaine de l’équipe des verts lors du tournoi de L’Impro Cirque en avril dernier, l’humoriste et comédienne a soutenu avec panache le rythme dune heure de divertissement à laquelle le public a joyeusement participé.
Proche parente de Catwall Acrobats, Pirates Life Adventures présentait FLÖ cirque immersif à la Société des Arts Technologiques (SAT). Le couple concepteur du spectacle passe beaucoup de temps à naviguer et désire partager avec le public les sensations fortes vécues en mer. La production immersive a bénéficié des ressources scéniques et technologique idéales de la SAT : projections 360, ventilateurs et installation du bateau au milieu d’un vaste espace qui accueille le public debout. Connus des circassiens, les liens entre le cirque et le gréage des voiliers et bateaux sont mis à profit dans FLÖ cirque immersif qui se déroule sur le pont d’un voilier grandeur nature.
Les pirates du Cirque Collini ont navigué sur la scène de l’Espace Saint-Denis devant des salles conquises. Dans Équipage recherché, qui tourne partout au Québec depuis 2022, une jeune femme réussit haut la main les épreuves pour devenir membre de l’équipage du capitaine Mad Jack Rakham, pirate d’expérience. En plus de son cirque théâtral pour la famille, de ses combats à l’épée ou au corps à corps, la compagnie abitibienne offre de la musique en direct et des chansons qu’on a envie de réécouter une fois le spectacle terminé.
La Croustade a cuisiné sa Bagatelle du roi des miettes à l’auditorium de la Grande Bibliothèque (BANQ). Fidèle à la signature ludique de la compagnie, ce solo de Vincent Jutras mélange skateboard, acrodanse et manipulation d’objets. Le tout joliment éclairé, en mode sucré et intimiste. Rappelons que Jutras a signé la mise en scène de Clafoutis, la plus récente création du Cirque de la Pointe-Sèche basé dans Kamouraska, gagnant avec Sortilège (2025) du Prix du CALQ pour la meilleure œuvre circassienne.
Compétition amicale du Cabaret du Monastère devenue un classique de MCC avec ses prix, les Calices, Le Jugement Dernier était adroitement animé par l’unique et comique Joe de Paul. Une superbe soirée de cabaret avec des acrobates trié·e·s sur le volet. Le public et le jury ont eu le même coup de cœur pour le numéro de mât oscillant de Yohann Trépanier et Augustin Thériault, gagnants du Calice d’or. L’argent a été remporté par Elena Suarez à la suspension capillaire sur une musique de Rosalia et le numéro de tissu aérien de Natalie Bednarski lui a valu le calice de bronze. Les balles de neiges du jongleur Basile Pucek ont fait fondre le public, tout comme Raphaëlle Pelletier pendant un moment de douceur où elle chante et joue de la guitare sur son vélo acrobatique, à reculons. Si MCC est maintenant terminé, le Monastère demeure une valeur sûre du cirque montréalais à fréquenter tout au long de l’année, le prochain, All Stars, aura lieu fin septembre.
Du Monastère à La Chapelle
La Chapelle scènes contemporaines poursuit son partenariat avec le festival et L’Autre cirque de cette édition propose deux courtes formes et une longue : en groupe, en solo et en duo.
Maxime Laurin : Royaume s’effondre – La dramaturgie de Royaume s’effondre est basée sur la vie personnelle de Maxim Laurin et sa mise en scène est inspirée par son agrès de prédilection, la bascule. Après la planche coréenne rotative, l’artiste propose une mécanique scénique avec de belles trouvailles. L’agrès comporte cette fois des planches plus larges de chaque côté qui deviennent un plancher ou des pentes où se meuvent et glissent les acrobates. Très théâtral avec ses personnages familiaux, Royaume s’effondre se déroule dans un décor qui se modifie et nous montre même le dessous de la scène, comme une parenthèse dans un inconscient acrobatique. Un spectacle prometteur.
Bridie Hooper : Be Subservient To My Ambition – Bridie Hooper a créé une courte forme pleine de forces : la sienne, physique, de l’acrobate elle-même, celle d’une œuvre inspirée et celle de la chorégraphie, basée essentiellement sur le langage acrobatique de son agrès aérien, des sangles loop. Une trentaine de chaises autour et à proximité de l’artiste permettent à une partie du public de vivre une expérience exceptionnelle et, évidemment, de faire partie de la scénographie du point de vue des spectateurs et spectatrices dans la salle.
De noir vêtue dans un éclairage sobre, l’artiste originaire d’Australie utilise un vocabulaire riche et si la technicité importe, l’atmosphère dans laquelle elle a choisi d’évoluer l’emporte. L’environnement sonore passe par des bruits ténus, des grondements sourds qui induisent une tension dramatique ou des pulsations apaisantes en phase avec les mouvements de l’artiste dans son appareil aérien. Les sons sont modulés à différents volumes et donnent un relief sonore digne de mention, permettant des moments de silences où l’on entend le souffle de l’artiste. D’abord lente et calme au début, la partition acrobatique prend de l’intensité, parfois un peu de vitesse, l’acrobate se suspendant, se hissant ou enroulant les sangles autour de son corps, de son cou, les mordant même au passage. Toujours avec précision, sans précipitation, comme on appuie sur un mot dans une phrase. À voir sans hésitation si Bridie Hooper revient dans les parages.
Merlin Matthewson et Nadav Sadlik : Spillover – Membres du Crawl Space Collective formé de quatre jongleurs, Matthewson et Sadlik entrent en scène comme deux gamins surexcités. Ils jouent à s’épater – à nous épater aussi, faut bien le dire – d’improbables manières, avec une boule de bowling, par exemple. Souvent rapide et plein d’énergie, le duo enchaîne avec aisance la jonglerie, le jeu comique, la manipulation et l’acrodanse avec une exubérance contagieuse.
Bientôt sur nos scènes – Créations en chantier au MICC
En plus d’activités pour les professionnel·le·s du cirque offertes par le Marché International du Cirque Contemporain (MICC), quatre vitrines ont présenté des extraits de spectacles en création, bientôt disponibles pour la tournée. Des Fleurs dans les bottes de L’Autre Animal avec une mystérieuse bag lady, interprétée par la fantastique Angela McIlroy-Wagar, et des éléments de décor en bois sur, autour et dedans lesquels s’articulent les chorégraphies acrobatiques. À suivre ! La compagnie Empire Pagaille présentait Mme Brûlé, une enseignante suppléante au caractère explosif qui tente tant bien que mal d’apprivoiser sa nouvelle classe en mode clownesque. À la Circothèque, sous parabri, on a vu l’excellent Kellin Killian et son Kellin Show avec de la jonglerie de haut niveau et du hula hoop humoristique et acrobatique. Et enfin, Le Machiniste de David Ayotte, dont un extrait avait été présenté début 2026. Aussi théâtrale qu’acrobatique la pièce réfléchit sur certains enjeux du métier d’artiste de cirque avec un regard approfondi qui ne renie pas un humour parfois moqueur.
Marathon prisé au MICC, les deux séances du Tour de piste du MICC ont permis aux participant·e·s d’assister à 33 pitchs – des présentations éclairs de spectacles disponibles pour la diffusion – de cinq minutes chaque, en provenance de plusieurs pays. Parmi ceux-ci, une dizaines de productions d’ici ; on les verra sur nos scènes dans un futur rapproché.
En vrac. Machine de cirque prépare sa production 2027 en collaboration avec Hoops Désolé Circus et passera quatre mois à l’affiche de l’iconique Chamaeleon de Berlin entre le 18 août et le 17 janvier. Le Crawl Space Collective (dont on a vu deux membres à la Chapelle dans L’Autre Cirque) propose sa nouvelle création multidisciplinaire, Dans le fond, avec jonglerie et acrodanse. Le Collectif Cookson-Lachance remet sur la route Éklats, créé tout juste avant la pandémie avec roue Cyr, manipulation et une scénographie kinésique qui s’anime dans toute sa blancheur. En solo dans un environnement généré par une technologie de projections et de musique nécessitant un équipement sophistiqué, Mathilde Heuzé x Mouvement Vertical ont créé Antilope : Que reste-t-il de notre humanité ? De la danse aérienne avec harnais dans univers virtuel, vu en mai dernier à la Maison de la culture de Verdun. The Vessel Productions réunit des artistes canadiens et suédois dans Les raisins de la gloire / Grapes and Glory qu’on verra à CINARS le 14 novembre. Artiste associé jusqu’en 2027 à l’Usine C de Montréal, People Watching y présentera son intrigant Dogma du 2 au 12 décembre. On a hâte !! Mario a un incroyable talent de Hugues Sarra-Bournet continue son périple acrobatico-clownesque pour toute la famille dans les maisons de la culture et ailleurs. Vue pendant L’Autre cirque à MCC en 2025 et finaliste au Prix Propulsion 2026, Our Lady of the Home / Notre-Dame du foyer de Alyssa Bunce amalgame le jeu théâtral, un propos socio-politique et le langage acrobatique du cerceau aérien. Le personnage de Liza évolue dans œuvre percutante interprétée avec brio. La plus récente création des 7 Doigts, Le Grenier / The Attic, brûlera les planches du Diamant fin octobre et sera à Montréal du 10 au 15 novembre. Terminons avec les Foutoukours qui mériteraient une mention pour la mignonne présentation de leur nouveau spectacle : Le Sablier. Les deux clowns joliment vêtus, sont entrés lentement, n’ont pas dit un mot mais ont regardé avec le public leur vidéo qu’ils ont commenté avec quelques gestes et onomatopées.
Édition 0
En marge de la programmation officielle Montréal Complètement Cirque, quatre spectacles ont fait connaître un cirque montréalais vivace et effervescent. Vers un Complètement OFF, nous reparlerons bientôt de l’Édition 0 à laquelle ont participé une trentaine d’artistes. À suivre…